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DONATIENNE HANTIN, CO-FONDATRICE ET CO-DIRECTRICE DE L'ESPRIT JAZZ

Donatienne Hantin, co-fondatrice et co-directrice de L'esprit Jazz

Le Festival Jazz à Saint-Germain-des-Prés Paris a été créé en 2001 par trois passionnés ayant changé de carrière pour s’engager dans le jazz, Donatienne Hantin, Joël Leroy et Frédéric Charbaut. En vingt ans, ce festival unique par ses lieux exceptionnels et sa programmation mêlant têtes d’affiches et découvertes, est devenu un rendez-vous musical incontournable de la saison Rive Gauche. Le festival est organisé par l’association L'esprit Jazz, un acteur engagé en faveur du partage du jazz, des publics empêchés, de l’égalité femmes-hommes et de celle des chances. Aussi le jazz y est-il tisseur de liens, vecteur de beauté, générateur de joie et créateur d'expériences uniques.


À quoi ressemble votre confinement ?

Il ressemble à une expérience faite de contrastes extrêmes ; entre un bureau recréé à la campagne avec une hyper activité professionnelle balancée avec des moments de calme en contact direct et quotidien avec la nature. Entre des relations très denses par longs appels téléphoniques ou des réunions en visio-conférences et des moments de solitude régénérante en lien d’observation avec des oiseaux espiègles ou jamais vus et les écureuils. J’ai la chance d’être proche d’une réserve ornithologique.

Pouvez-vous travailler efficacement en cette période ?

Je réponds avec un grand oui ! J’ai une capacité d’autodiscipline et de concentration élevée et je sais, malgré tout l’environnement merveilleux que je viens de vous décrire, consacrer le temps nécessaire au travail. De plus, je dirige ma structure, la motivation pour le travail est donc omniprésente car elle correspond à des choix anciens et réfléchis.

Quels défis a dû relever votre cœur de métier ?

Je réponds à cette question lundi 11 mai, à la fin d’une période où elle a été quotidienne et alimentée chaque jour de nouveaux défis. Ils sont apparus dans un ordre allant du traitement de l’urgence à la réflexion pour l'avenir. Florilège : la structure va-t-elle survivre à l’arrêt complet de son cœur d’activité ; comment préserver les rémunérations et les emplois ; pourra-t-on à nouveau organiser des concerts en live en fonction des mesures ; comment garder une cohésion et un moral d’équipe autour d’un festival annulé-reporté ; coment garder un lien avec les partenaires sponsors, mécènes, institutions ; identifier, analyser et souscrire aux aides proposées ; comprendre les mesures spécifiques du chômage partiel, etc ? Enfin, le plus grand et le plus défi étant : comment réinventer le concert avec public dans les mois à venir ?

Comment voyez-vous l'avenir de votre secteur après avoir traversé la crise ?

Je ne le vois pas. C’est-à-dire que je n’ai pas la réponse à cette question.Philosophiquement, je trouve cela particulièrement riche ; cela ouvre la porte à la créativité et la réinvention du métier de producteur et organisateur du spectacle vivant, de manière totalement inédite. Ceci, si l’on met de côté les angoisses et les immenses dégâts causés par l’arrêt brutal et, pour l’instant sans reprise claire, d’un modèle : public ensemble et artistes sur scène. Je crois que la réponse sera trouvée grâce aux connections, qui se sont amplifiées pendant le confinement, entre tous les acteurs de la filière, à commencer avec les artistes. Ce sont elles et eux qui ont la créativité dans le sang et déjà des créations sont accessibles numériquement, où la qualité est au cœur du modèle. Nouvelles pratiques, émotion transmise, qualité de la création, voilà peut-être des pistes ?

Un livre, un film, un podcast, un compte à suivre qui vous a redonné le sourire ?

Le confinement a amplifié le temps que j’ai pu consacrer à cultiver mon être intérieur et profond. C’est pourquoi je citerais Mathieu Ricard sur Instagram, le livre La petite voix de Eileen Caddy et, en lien avec cette auteure, fondatrice de Finhorn : le documentaire disponible en ligne Inner Climate Change. Je crois que le changement dont il est beaucoup question pourra se faire en puisant au fond de nous, en contact avec notre profonde vérité et que c’est en s’accordant des pratiques qui nous font du bien, des nourritures physiques et intellectuelles qui nous réconfortent que l’on peut entendre cette « petite voix » qui nous fait réaliser des miracles. La bonne nouvelle est que c’est à la portée et à l’intérieur de chacun d’entre nous. Il suffit d’aller voir...

Un conseil pour prendre bien soin de soi ?

Nourrir son loup blanc intérieur fait de générosité, solidarité, gentillesse et compassion. Fuir les informations anxiogènes qui génèrent de la peur et de la défiance, nous entrainent à la critique et le rejet des autres et de leurs initiatives, voire anéantissent notre esprit critique.

Comment continuer à s'engager depuis chez soi ?

Faire chaque jour un acte en faveur d’autrui, de la société civile ou de la planète. Appeler un proche, un ami, et lui accorder une écoute sincère et attentive, sans jugement. Toquer chez ses voisins pour voir si l’on peut faire quelque chose pour eux, des courses, du ménage, un petit coucou quotidien, en respectant les distances physiques. Devenir bénévole dans une association qui nous touche, depuis la distribution de colis alimentaires jusqu’au soutien scolaire. Planter un végétal ou saluer - même par la pensée - ceux que l’on croise en les remerciant de partager la planète avec les humains.

Une idée pour continuer à vivre la culture depuis son canapé ?

J’adore le principe de cette question, mais le mot « vivre » me bloque en ce moment. Je ne sais pas bien « vivre » depuis mon canapé. Donc, oui « accéder » à du contenu culturel depuis son domicile est possible et il est, apparemment, devenu presque total. Il m’est important de rester en lien avec ce que j’aime vraiment en ces temps de retraite avec soi, sans naviguer des heures pour trouver une nouveauté géniale.Depuis le canapé, je suis pour sortir un disque, format vinyle pour la qualité et l’espace sonore (et oui !) ou connecter son smartphone à un excellent système de diffusion et jouer ses morceaux préférés bien fort, en dansant allègrement si l’envie vous prend ! Plonger dans une lecture paisible, en ayant coupé toute possibilité d’être joint pendant au moins 1 heure.

Crédit photo : J. Charbaut

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